La polémique est un art. En matière scientifique, elle est un art au service de la rationalité. Là, non plus qu’ailleurs, elle ne peut se passer d’être talentueuse. Pour le plaisir des lecteurs du site, nous avons donc décidé de publier trois textes inédits de Patrick Tort répondant à trois critiques particulièrement concertées et subtilement malveillantes de trois de ses ouvrages. Leur qualité rédactionnelle n’étant malheureusement pas à la hauteur de l’exigence qui est la nôtre, nous avons épargné au lecteur une retranscription fastidieuse, leur substance étant suffisamment évoquée dans ses réponses, auxquelles les revues concernées n’ont d’ailleurs fait aucun droit. Patrick Tort s’épargne habituellement l’ennui de répondre aux critiques incompétentes. Il s’épargnera donc de répondre aujourd’hui à quelques persiflages assez grossiers, dus à de jeunes chercheurs débutants (Hoquet, Cézilly, Grimoult, etc.) qui ne sont encore que les porte-parole obéissants des frustrations de leurs maîtres. On lira donc les textes qui suivent, conformément à l’esprit qui nous pousse à les tirer aujourd’hui de leur secret en cette fin de l’année Darwin, pour le plaisir, car c’est également ainsi qu’ils ont été écrits.
Zébrures
Réponse
à Pietro Corsi
Le
Dictionnaire du darwinisme et de
l’évolution ,
publié en 1996 aux Presses Universitaires de France, a
suscité bien des
passions, à commencer par la plus noble de toutes :
celle des quelque 140
auteurs qui ont estimé possible de réaliser en
France, au sein d’une
collaboration internationale, une somme encyclopédique
unique au monde sur un
thème qui imposait aussi bien une
multidisciplinarité intégrale qu’une
acuité
scientifique étroitement contrôlée dans
des domaines délicats et non encore
familiers de la biologie moderne.
Trois
faits ont marqué la jeune carrière de
l’ouvrage : son couronnement par
l’Académie des Sciences peu de temps
après sa parution ; un article dans
Science
qui en fait un éloge appuyé
;
un succès complet de ses ventes en dépit du prix
relativement élevé imposé par
son énorme volume.
Trois
oppositions majeures ont plus contribué à sa
réussite qu’elles ne l’ont
entravée : celle de
l’extrême-droite française furieuse
d’y voir démontré
que Darwin ne pouvait être légitimement
intégré à son sinistre
panthéon de
théoriciens inégalitaires ou
eugénistes ; celle des mouvements
néo-providentialistes tels que l’UIP
(« Université Interdisciplinaire de
Paris », issue de groupements fortement
influencés par la mystique
New Age) ;
celle enfin du journal
La Recherche
dont la nouvelle ligne
rédactionnelle pensa médiatiquement rentable de
faire resurgir lors de la
publication de l’ouvrage les vieux raisonnements
finalistico-mathématiques de
l’anti-darwinisme des premières heures.
Cela
fait au total six raisons d’être satisfait, si
l’on admet qu’il est aussi
glorieux de susciter l’hostilité de ceux que
l’on n’estime pas que l’admiration
de ceux que l’on estime.
Finement
intitulée « Le darwinisme de A
à Zèbre », la recension du
Dictionnaire sous la plume de Pietro
Corsi dans le numéro de
Critique
de
janvier-février 1998 pose un autre type de
problème. Il s’agit apparemment
d’une critique documentée,
méticuleusement élaborée par
quelqu’un qui a abordé
le sujet du transformisme dans ses propres recherches. Ce fait pourrait
inciter
à attendre d’une telle analyse qu’elle
évite la banalité ou la mesquinerie, car
rien n’est plus éthiquement désirable,
en ce domaine, que le juste équilibre
entre l’engagement intellectuel qui exige
d’écrire ce que l’on pense,
l’estimation lucide du degré
d’intérêt qu’il peut y avoir
à le faire, et le
geste de la conscience qui porte à examiner si vraiment on
pense ce que l’on
écrit.
Monsieur
Corsi est apparemment un adepte de la critique quantitative.
S’il ignore la
pondération (il passe sous silence la
quasi-totalité des rubriques biologiques
et naturalistes, lesquelles constituent un corpus
considérable), c’est qu’il a
depuis longtemps reconnu les vertus bien supérieures du
pesage. Qu’apprend-on en effet
sur le
Dictionnaire à la
lecture de son article ?
Qu’« avant,
tout il convient d’évaluer ces trois volumes selon
leur utilité pour le
lecteur, ou, si l’on préfère, sur le
terrain du rapport entre prix et
contenu ». Nous voilà avertis. Si un jour
le
Dictionnaire est
soldé à bas prix par des revendeurs,
l’évaluation
de son utilité pourra donc redevenir positive. Tel est
peut-être le sens du
« potentiellement utile »
décerné à l’ouvrage par son
commentateur en
fin d’article. On apprend ensuite qu’il compte
près de cinq mille pages, que
son directeur est l’auteur de la moitié des
notices, dont soixante-quinze dans
les cent premières pages ; ce fait à lui
seul aurait peut-être pu
expliquer que « le maître
d’œuvre du
Dictionnaire
se voie octroyer vingt-sept lignes de citations dans l’index
des noms »
contre trente-trois à A.R. Wallace, trente à
Ernst Mayr » et... deux à
Pietro Corsi. On est rassuré d’apprendre que
Monsieur Corsi, saisi d’une
compulsion comparable à celle qui agita durant toute sa vie
Francis Galton, a
compté pour nous le nombre de lignes consacrées
à la partie biographique d’une
notice portant sur un auteur, et l’a comparé au
nombre de citations de cet
auteur référencées dans les grands
textes de Darwin, citations localisées par
nous avec précision dans les différents ouvrages
avec indication de leur thème,
conformément au modèle formel appliqué
par ce type de notice. Monsieur Corsi
conteste les quatre pages accordées à un auteur
italien cité par Darwin. Il y a
selon lui trop pour tel auteur, pas assez pour tel autre. Il y aurait
même
quelques personnages non recensés et qui eussent
dû l’être. La très grande
richesse du
Dictionnaire, que M.
Corsi constate par ailleurs, lui permet ce luxe
d’originalité critique auquel
nous aurions peut-être échappé si le
Dictionnaire,
au lieu de ses modestes cinq mille pages, en avait pu compter sept
mille, et si
son directeur avait eu la présence d’esprit de
faire appel à M. Corsi.
Une
question quantitative a cependant été
omise : si le
Dictionnaire du darwinisme
avait compté 1000 pages au lieu de 5000
(c’est-à-dire si l’éditeur
avait
été 5 fois moins courageux, le directeur 5
fois moins téméraire, le projet 5 fois moins
ambitieux,
et donc les impasses
documentaires 5 fois plus importantes), serait-il venu à
l’esprit de M. Corsi
de s’en plaindre, puisqu’il eût
été
convenu au départ que l’entreprise
n’aurait
pu produire dans le meilleur des cas qu’un banal glossaire
des
concepts de base
de la théorie ? Reste à savoir, bien
sûr, si
le rapport prix / contenu
aurait été, compte tenu des règles et
paramètres multiples du marché
éditorial,
satisfaisant à ses yeux.
Monsieur
Corsi manifeste un louable désir d’information. Le
problème est qu’il paraît
n’avoir lu du
Dictionnaire
que
quelques feuilles éparses, tandis qu’il entend
nous persuader qu’il s’est rendu
apte à parler de l’ensemble. Un exemple
extraordinaire en est donné par son
souhait d’un « traitement plus approfondi
de questions comme le
neutralisme de Motoo Kimura ». Or il se trouve que
cette question a fait
l’objet dans le
Dictionnaire
d’une
véritable constellation de rubriques (incluant
d’ailleurs un débat) dont la
richesse historique, scientifique et critique est garantie par la
personnalité
même de leur auteur, sans doute le meilleur
spécialiste français de cette
problématique, Michel Gillois, à qui
l’on doit non seulement le maître-article
sur le neutralisme (il a été acteur dans le
débat de fond sur le neutralisme,
et l’invité de Kimura, bien que ses travaux aient
grandement contribué à
invalider les thèses neutralistes), mais aussi de
l’étude passionnante,
inaccessible ailleurs, qui restaure l’importance de Gustave
Malécot dans les
premiers moments de la génétique
mathématique des populations. On lira
également, comme faisant partie du même ensemble,
ses contributions
impressionnantes sur l’héritabilité,
sur la consanguinité et sur la
fitness.
Pour ce qui concerne la théorie
des équilibres ponctués, traitée avec
une parfaite sobriété par Charles
Devillers, « star » de la
biologie contemporaine d’après M. Corsi
lui-même, elle a très exactement la place
qu’elle mérite, et il me plaît
infiniment qu’en cet endroit au moins son
originalité réelle n’ait pas
été
surévaluée. Signalons au passage que le
prénom de Gould, l’un des promoteurs de
ce modèle, est Stephen, et non Steven. Seul un manque
d’expérience complet en
matière scientifique pourrait faire regretter enfin
l’absence dans un travail
entamé en 1987 d’un article
encyclopédique sur les travaux d’Edelman,
étant
donné l’extrême immaturité
actuelle des débats autour du rapport entre
darwinisme et neurosciences. Cette question devait être
abordée dans un congrès
(nous l’avons fait en 1997
),
non
encore dans un dictionnaire. Quant à
l’« épistémologie
évolutionniste », M. Corsi voudra bien me
laisser juge de ce que l’on peut
sérieusement aujourd’hui entendre par
là.
Outre
le fait de statuer sur ce qui est mineur et sur ce qui ne
l’est pas, et de nous
dicter ce que nous aurions dû écrire (je passe sur
la question des espèces, sur
Carpenter, sur Babbage, etc.), Monsieur Corsi
décrète aussi que certaines
traditions darwiniennes nationales n’ont pas lieu
d’être prises en compte
: il en est ainsi à ses yeux du darwinisme à
Cuba, « pays qui n’a aucun
titre à figurer dans le débat sur
l’évolution ». Cela fera
plaisir à coup
sûr au Professeur Pedro Pruna, de La Havane, qui a
passé une partie de sa vie à
écrire cette histoire fort intéressante,
publiée par le CSIC de Madrid (P.M.
Pruna et A. García González,
Darwinismo
y
sociedad en Cuba, Siglo XIX,
Consejo Superior de Investigaciones
Científicas, Madrid, 1989). Curieusement, M. Corsi ne porte
pas
de jugement
analogue sur la notice consacrée par M.A. Sinaceur au
darwinisme
arabe. Le long
article, remarquablement didactique, sur la
Génétique,
écrit par le grand
généticien italien Giuseppe Montalenti peu de
temps avant
sa mort, et qui a les
vertus d’un grand texte de synthèse, est
jugé
« très insuffisant »
par notre critique, qui omet de dire qu’il forme avec les
articles qui le
suivent un très vaste ensemble comprenant, en plus de
l’article généraliste,
des notices sur « Génétique,
archéologie, linguistique et évolution de
l’Homme »,
« Génétique des
populations »,
« Génétique des
populations et darwinisme en France »,
« Génétique
écologique »,
« Génétique
quantitative », mais
aussi
« Hérédité »,
pour
ne parler que des entrées thématiques. Mais
laissons.
L’article
sur le savant belge Joseph Delbœuf
(1831-1896), étonnant mathématicien
du transformisme, à la fois
naturaliste, physicien, homme de lettres et théoricien des
sciences, a été
volontairement conçu dans le
Dictionnaire
comme l’articulation de deux analyses très
documentées publiées respectivement,
après sa mort, par A. Boghaert-Vaché dans la
Revue encyclopédique et par
Yves Delage et Marie Goldsmith dans
leur ouvrage classique,
Les
Théories de
l’évolution (1909). Cela constitue une
source d’informations d’une qualité
et d’un intérêt
épistémologique majeurs, au point que vouloir la
concurrencer
eût obligé à l’exercice peu
honorable de la fragmentation et de la paraphrase.
J’ai donc décidé de donner ces textes
en indiquant leur source, ce que tout le
monde ne fait pas, et ce que M. Corsi n’aurait pas
trouvé choquant si j’avais
agi avec l’hypocrisie ordinaire de ceux qui se font honneur,
à peu de frais, de
la pensée des autres. Ce procédé a
permis de faire apparaître et de rectifier
une erreur mathématique dans l’exposé
didactique, par Delage et Goldsmith, de
la fameuse « loi de
Delbœuf », ce qui est peut-être
secondaire aux
yeux de M. Corsi, mais non aux yeux des historiens qui
s’intéressent aux
mathématiques de l’évolution.
Que
l’article sur Edward Blyth ne signale pas au lecteur
« que Blyth a pu être
présenté par Loren Eiseley, dans son
Darwin’s
Century comme le ‘précurseur de
Darwin’ » est pour notre critique une
faute impardonnable. Or d’une part, Sydney Smith a
montré en 1968 que
l’influence que Loren Eiseley attribue à Blyth (en
ce qui concerne certains
emprunts essentiellement terminologiques) doit être
attribuée en réalité à
Macleay ; d’autre part, pour être
« précurseur » de
Darwin, il
faudrait avoir produit le schéma logique de sa
théorie avant 1837-38, date
effective de l’élaboration darwinienne. Or Blyth,
en 1840, se situe encore à
l’intérieur du cadre cuviériste en
histoire naturelle, comme on s’en convaincra
aisément en se reportant à sa contribution sur
les Mammifères au
Cuvier’s
Animal Kingdom... produit en
collaboration avec Mudie, Johnston et Westwood (lequel sera violemment
anti-darwinien à partir de 1860). Ce qui en revanche est
exact, c’est l’ampleur
indiscutable de l’apport documentaire de Blyth à
Darwin dès cette période
d’élaboration, certes, pour ce qui est de quelques
articles, mais beaucoup plus
sensiblement, et d’une façon directe et
personnelle, à partir du printemps 1855,
alors qu’il se trouvait au Bengale (et ce depuis la fin de
l’année 1841). Le
nombre des références de Darwin à des
communications personnelles de Blyth rend
compte du prix qu’il attachait à la collaboration
d’un vertébriste aussi
érudit, et de la pérennité de sa
reconnaissance à son endroit. Il est clair que
Darwin, qui a rédigé, avec une volonté
d’exhaustivité qu’il a sciemment
poussée
jusqu'à la dérision, la liste de ses
« prédécesseurs »
dans l’
Historical Sketch
qui ouvre en 1861 la
troisième édition de
L’Origine
des
espèces, n’aurait pas omis d’y
faire figurer quelqu’un pour lequel il
déclarait une si haute estime, alors qu’il y
recense jusqu'aux plus médiocres
revendicateurs et, avec quelque agacement bien
compréhensible, Richard Owen,
qui n’était en rien son allié. M. Corsi
convient d’ailleurs, répétant la
leçon
bachelardo-canguilhemienne amplement relayée par Michel
Foucault et bien
d’autres, de ce que les recherches en précursion
sont généralement le fait
d’une « faiblesse
épistémologique et
historiographique », qui connaît
toujours un certain succès « parmi les
détracteurs du savant ». Ne me
considérant ni comme frappé d’une
pareille faiblesse ni comme un détracteur de
Darwin (il y en a assez comme cela), j’ai donc
très logiquement choisi
d’épargner au lecteur le détail de ce
« débat
biaisé ». Mais pour
régler ce problème à la fois sur le
plan historiographique et sur le plan
épistémologique, j’ai
consacré aux
« précurseurs »
de
Darwin – ce que M. Corsi omet de signaler – un
très long article de synthèse
dans lequel je démontre que chaque nation a sa propre
tradition de
« précurseurs » (ce
qui paraît donner en grande partie raison aux
critiques post-bachelardiennes ou post-canguilhemiennes de
l’idéologie de la
précursion), mais où je commence par signaler que
ces critiques, quoique
justifiées, ont toujours été
simultanément impuissantes à édifier
ne serait-ce
que le socle d’une théorie de la
génération des nouveautés
scientifiques.
Nous
laisserons aux lecteurs impartiaux qui auront le courage
d’examiner les
dizaines de milliers de références
bibliographiques du
Dictionnaire le
soin de décider si « le corpus
historiographique anglo-américain sur Darwin et
l’évolutionnisme des vingt ou
trente dernières années est totalement, ou
presque totalement, absent des
notices bibliographiques ». Ce zèle
anglophone, toujours surcompensatoire,
relève en quelque chose du « complexe du
sous-développé », et
paraît
être heureusement étranger aux collaborateurs du
Dictionnaire, lesquels mentionnent les
références anglo-américaines,
de même que toutes les autres, très exactement
lorsqu’il leur paraît qu’elles
sont utiles ou nécessaires. Il eût
été équitable de signaler en revanche
l’existence, pour la première fois dans le monde
occidental, d’un très vaste
corpus historiographique directement élaboré par
un spécialiste de Moscou
(Vasilij Babkov) qui restitue au darwinisme russe sa place et son
importance
singulières dans l’histoire de la
pensée moderne de l’évolution.
Il
est bien réconfortant d’être au moins
d’accord sur un point avec M. Corsi,
lorsqu’il écrit, notamment à propos de
Spencer : « Le nouvel ordre
issu de la puissance anglaise tout comme les changements sociaux qui
troublaient la vie du pays rendaient nécessaire une
conception du monde naturel
et social solidement ancrée sur des lois immuables et
éternellement
valides ». M. Corsi reprend ici, sans le savoir
peut-être, le thème
théorique de l’« ancrage
naturaliste » régulièrement
recherché par
les systèmes en crise (ou en voie de remaniement profond)
que j’ai développé, à
propos de toutes les
« sociobiologies »
de l’histoire, à partir
de 1983, en réintroduisant en France, pour des motifs
théoriques et critiques
précis, les études spencériennes
.
Encore
faut-il souligner :
1.
que tous les ordres
(« anciens » ou
« nouveaux ») ont
recherché cet ancrage. L’ordre ancien dans un
modèle fixiste, qui était par essence un
modèle
« éternisant ». Et le
« nouvel ordre » dans un
modèle transformiste ou évolutif, au sein
duquel c’est le changement qui est
éternisé ;
2.
que cela n’installe
pas pour autant la réflexion
naturaliste nouvelle (le transformisme) dans un statut de pure
dépendance,
quant à sa vérité fondamentale, par
rapport à la sollicitation
socio-économique, mais indique seulement que cette
dernière a pu, à l’évidence,
favoriser son émergence et son acceptation ;
3.
que si le libéralisme
a particulièrement
sollicité la
« nature » et
l’évolution, jusqu'à en obtenir une
théorie conforme à ses réquisits,
cette théorie n’est pas celle de Darwin, mais
bien d’abord celle de Spencer, ce qu’il me semble
avoir suffisamment expliqué
depuis quinze ans. Mélanger Chambers, ou tout autre auteur
d’hypothèses non
fixistes ou de théories physico-théologiques
vaguement progressionnistes, avec
Spencer (père de l’évolutionnisme en
tant que « système synthétique
de
philosophie » construit et ordonné autour
de la « loi » physique
universelle d’évolution) est à cet
égard se tromper purement et simplement de
concept.
Monsieur
Corsi ne s’exprime jamais à la première
personne.
Je suis tout à fait disposé à
penser qu’il s’agit là d’une
bienséance. Au lieu d’écrire
« je », il
écrit donc tout naturellement
« l’historien de
la culture scientifique,
philosophique et théologique de l’Angleterre de la
première moitié du XIXe
siècle », ce qui est un peu long, mais
sans appel. Il
est vrai qu’il ne se
risque ni dans le domaine allemand, ni dans le russe, ni dans le
français, ni
dans aucun autre d’ailleurs, ce qui tend à
accréditer les bornes qu’il assigne
avec sagesse à son champ critique. Une exception toutefois
doit
être faite pour
le domaine italien, traité principalement, dans le
Dictionnaire, avec une
érudition remarquable, par Giovanni
Landucci, de l’Université de Florence, qui obtient
de M. Corsi une remarque
ironique pour avoir, dans une bibliographie presque exhaustive des
ouvrages du
zoologiste italien Lorenzo Camerano, mentionné un travail
sur les Zèbres
(« Materiali per lo studio delle
Zebre », et non « della
Zebra », comme le transcrit notre critique).
Pourquoi diable cette ironie
à propos du Zèbre (animal et thème
importants pour un darwinologue, qui doit
savoir ce qu’indique d’appartenance ancestrale la
zébrure lorsqu’elle
fait retour dans des races d’Équidés
domestiques), et non à propos de la taupe ou du crapaud,
autres objets d’étude
de Camerano ? Était-ce pour fournir un titre-choc
à cet essai plein
de verve ? Ou pour anoblir phylogénétiquement ce
qui pourrait y ressembler à ce
que l’on nomme, dans le langage imagé de la
psychologie populaire, le
« coup de pied de
l’âne » ?
Une
dernière remarque : On ne doit pas parler, comme le
fait M. Corsi à la
page 1090, de « formations
corallines », mais de formations
coralliennes.
La coralline (terme
substantif) est une algue marine.
Patrick TORT
Directeur du Dictionnaire
du darwinisme et de l’évolution et
de l’Institut
Charles Darwin International
Lauréat de
l’Académie des Sciences
Mars 1998
Montjoire,
le 7 mai 2002
Objet : votre
compte rendu de L’Ordre
et les monstres
dans la Revue de synthèse,
4e
série, nos 2-3-4, avril-décembre
2001
Madame
Sophie ROUX
Revue de Synthèse
Chère Sophie,
Il est
rafraîchissant, lorsque l’on a publié
une quarantaine de livres, quelques
centaines d’articles et un dictionnaire, de constater que la
jeunesse ne s’en
laisse pas conter par l’expérience ni par la
réputation. J’ai sur vous, chère
Sophie, l’avantage de ne pas vous connaître, et je
vous imagine, d’après votre
style, jeune, ambitieuse, et quelque peu
enfiévrée de l’autorité
passagère que
donne l’abri d’une petite chapelle universitaire
pour juger avec assurance de ce
que l’on ne connaît pas. Mais je me trompe
peut-être. Il se peut que vous soyez
au contraire plus âgée, avec en souffrance quelque
ouvrage interminable sur une
question qui se doit d’être infiniment accessoire,
et que l’assurance du
sérieux que vous y investissez vous donne le droit
d’être amère devant
l’insupportable légèreté de
théoriciens plus connus. Quoi qu’il en soit, je ne
crois pas pouvoir, même pour vous en excuser – ce
que je souhaiterais
sincèrement pour ma part –, déclarer
que nous sommes tous passés par là.
Le livre dont
vous parlez si mal a été écrit il y a
vingt-trois ans. Je n’ai rien à
retrancher ni à modifier à ce qu’il
contient, et la caricature que vous en
faites dans une langue assez hésitante tendrait à
me montrer que ceux qui
parlent d’histoire au nom de
l’« historien » (lequel
n’est jamais
qu’eux-mêmes) feraient mieux de commencer par
apprendre à penser et à lire.
Et à écrire,
bien sûr : car quel est selon vous le sens du membre
de phrase
suivant : « lui attribuant ainsi la
géniale capacité d’anticiper sur
son époque tout en pratiquant si bien le langage
qu’on pourrait presque le
prendre pour un homme de son
époque… » ? Avouez
qu’une telle
rédaction nous reporte bien en amont des études
supérieures. Sophie, de grâce,
réagissez !
Vous demandez
ce qui « justifie »
d’ouvrir le livre par l’extrait d’une
citation
latine de 1605. Après une longue réflexion je
crois être en mesure de vous
répondre que c’est parce que cela m’a
paru préférable à la recette du
bœuf
bourguignon. Si cependant tel n’est pas votre avis, je suis
prêt à en débattre
avec vous afin d’introduire ce remaniement dans la prochaine
édition.
Vous évoquez
mon mépris de la littérature
« secondaire », et comme je vous
comprends ! Canguilhem, que j’estime bien plus que
la plupart de ses
héritiers, s’est malgré tout
trompé sur la monstruosité. Sentiment que
j’ai
partagé avec Étienne Wolff lors d’une
émission commune à France-Culture il y a
des années. Je pourrais, si j’en avais le temps
aujourd’hui, vous expliquer
pourquoi.
Ce qui me fait
conclure à votre relative jeunesse, c’est la
touchante naïveté de votre
auto-désignation comme « historienne des
sciences » posant ès
qualités des « questions
élémentaires » à
ceux qui ont au moins le
mérite d’alimenter par une production originale
une littérature
« tertiaire » à
laquelle vous me paraissez destinée à rester
encore
attachée pour un certain temps.
Rafraîchissante
Sophie, ne vous laissez pas influencer dans vos lectures ou dans vos
jugements
par tel ou tel chercheur raté cherchant à se
recycler dans l’histoire des
sciences. Il y en a de ce type autant qu’il s’en
peut loger dans les petits
espaces de pouvoir encore occupables. Ils habitent les couloirs, les
secrétariats. Ils prolifèrent dans les sillages.
Ils sont toujours les premiers
à trouver une salle pour le séminaire du
Professeur, à se rendre indispensables
pour les petites tâches d’organisation,
à utiliser son papier à en-tête. Leur
souci est aussi – car c’est une espèce
inquiète – de répandre sur ceux
qu’ils
pensent être leurs rivaux des petites calomnies qui sont
encore mieux goûtées
lorsque quelqu’un les imprime. Ne grossissez pas leurs rangs.
Une dernière
chose : ne dites pas que je ne vous réponds pas sur
le fond – car le fond,
c’est ce que je viens de vous dire.
Cela étant,
vous êtes la bienvenue si vous souhaitez que nous parlions du
reste. Je demeure
pour cela, sans réserve, à votre disposition.
Affectueusement.
Patrick
TORT
Directeur de l’ICDI
LA FACE CACHÉE DE FABRE
Réponse de
Patrick Tort à Y.C.
Poser
aujourd’hui la question de la théorie et de la
pratique scientifiques de
l’entomologiste Jean-Henri Fabre – et y
répondre, comme il se doit, sur le mode
d’une évaluation qui tienne compte des
données disponibles dans le milieu
savant qui lui était contemporain – constitue un
devoir de simple connaissance.
La réouverture au public, par le Muséum en 2005,
de l’Harmas, dernière
résidence de Fabre à
Sérignan-du-Comtat (Vaucluse), accompagnée
d’un projet
didactique, justifie amplement une telle mise au point.
Cette démarche est
cependant
déclarée
hérétique par une fraction quelque peu
idolâtre de
l’étrange communauté des
« fabrianistes » –
celle qui, pour
exorciser toute analyse de ce
type, préfère décréter le
terrain
inapproprié en déclarant que Fabre
n’était
pas un homme de science, mais un homme de passion, un
« poète »,
voire un « artiste » –,
échappant
par ce biais à l’obligation de
l’interroger du point de vue de ce qui fonde tout apport
positif
aux sciences
de la nature, soit : la cohérence entre
l’observation, l’expérimentation
et l’inférence doctrinale.
On parvient ainsi à
un paradoxe
saisissant : les mêmes qui ont loué
naguère les qualités scientifiques de
Fabre – celles d’observateur méticuleux,
d’expérimentateur imaginatif,
d’illustrateur émérite de
l’entomologie descriptive, de pionnier
éclairé de
l’éthologie des Insectes – lui refusent
aujourd’hui le statut d’homme de
science, et proclament l’irrecevabilité
d’un jugement global et instruit sur
cette composante majeure de son activité que Fabre
lui-même désignait comme
essentielle : l’étude du comportement et
des manifestations de l’instinct
chez les Insectes.
Ces conduites classiques de
détournement de
la lecture vers un
ailleurs –
esthétique, philosophique, voire
métaphysique ou mystique – de la science, qui
prétendent s’appuyer sur la forme
et le titre des
Souvenirs, s’opposent non
seulement à la prétention
revendiquée par Fabre lui-même de dire la
vérité sur les Insectes dans
l’élément de la connaissance objective
– et de la dire dans les
Souvenirs
autant au moins qu’en d’autres lieux –,
mais, plus contradictoirement encore,
sur le fait sans appel que Fabre a, pendant des décennies,
observé,
expérimenté et conclu, en prenant
position
depuis son propre travail sur
les théories environnantes, et que, ce faisant, il
s’est inscrit lui-même parmi
ceux dont l’œuvre à son tour ne saurait
échapper, au nom d’aucun privilège
légitime, à la nécessité
d’une évaluation de type scientifique.
Le syndrome
du propriétaire
Monsieur Y.C. ne
partage pas cet
avis. Depuis la parution de mon livre
Fabre.
Le
miroir aux insectes
(Vuibert / Adapt, 2002), il poursuit de ses récriminations
et de ses invectives
toute personne coupable de s’être
déclarée satisfaite du changement de ton que
ce livre inaugure. Il écrit,
téléphone, importune. Avec une énergie
inépuisable, il répète à
chacun la même chose : Fabre, dont il
s’estime
propriétaire, n’était pas
entomologiste, comme le pensent les naïfs, et il
n’était pas non plus catholique, comme le croient
les sots. Dans le numéro 108
[1] (mars 2003) du
Bulletin de la
Société entomologique de France, il a
fait paraître une diatribe bien peu sereine qu’il
donne comme une
« analyse » de cet ouvrage, et
dont le niveau, proche de l’insulte,
n’aurait mérité qu’un joyeux
mépris si la déloyauté
spéciale de certaines
insinuations ne m’imposait le devoir de prendre quelques
instants pour y
répondre, bien que je considère que ce temps
aurait sans doute été employé plus
agréablement de toute autre manière.
La
« philosophie » de
Fabre
Le premier
contresens commis par Y.C. dans la critique qu’il a
tenu à faire de
mon livre est d’en avoir attendu une analyse de la
« philosophie » de
Fabre. Passons sur le fait que cette
« philosophie », si elle existe,
se résume à bien peu de chose : elle
serait, au mieux, pascalienne, en ce
sens que Fabre, qui recommande d’apprendre à
« ouvrir les yeux »,
enjoint avec autant d’autorité de les fermer
lorsque l’objet proposé à la
connaissance lui paraît excéder les limites
d’une raison déclarée impuissante.
L’
Histoire de la bûche, entre
autres innombrables textes, avec sa
récurrente recommandation de ne pas chercher à
comprendre (« Avons-nous la
prunelle assez clairvoyante pour sonder les desseins de la
Création ? »), nous renseigne
brutalement sur le fonctionnement chez
lui de ce que je nommerai ici le « décret
de l’Inconnaissable », qui
rappelle l’
Ignoramus, ignorabimus de Du
Bois-Reymond. Il n’y a pas là
matière à faire beaucoup de philosophie. On ne
comprend pas mieux ce que veut
dire Monsieur C. lorsqu’il tente d’inscrire
Fabre, même à titre de
« rameau tardif », au sein de la
« philosophie de la
nature ». S’agit-il de la
Naturphilosophie
de Schelling, Oken et
Kielmeyer ? Assurément non, car Fabre pratiquait
d’autant moins ces
auteurs qu’ils étaient allemands, et que chez lui
l’antigermanisme, assez
violent pour lui faire condamner la
parthénogénèse comme
« théorie
allemande », se serait encore moins
aisément accommodé d’aller chercher
outre-Rhin une « philosophie ».
Restent donc le christianisme et sa
théologie
naturelle, et renvoyer à Camille Flammarion n’y
changera absolument rien,
l’œuvre
« philosophique » de ce dernier
n’étant elle-même que l’un
des innombrables avatars de cet immense corpus. Si mon livre
démontre quelque
chose dans ce registre, c’est bien l’indiscutable
appartenance de Fabre à cette
très lourde tradition providentialiste qui, dans les
« merveilles »
des coaptations, des coadaptations et des harmonies fonctionnelles des
organismes et de toute la nature, ainsi que dans
« la science
infuse de l’instinct », entend
déchiffrer et dévoiler la nécessaire
existence programmatrice de « la toute-puissante
sagesse en qui tout
s’agite et tout vit ». Fabre
n’était pas bigot, mais il était
catholique,
issu d’une famille catholique, porteur d’une
culture catholique ; il
croyait en l’au-delà, il
bénéficiait de l’
imprimatur
de l’archevêque
pour certains de ses ouvrages scolaires ; il publia
l’essentiel de son
œuvre pédagogique dans une collection
co-dirigée
par l’abbé Melchior Combes, archiprêtre
du Clergé de Bordeaux ; il eut en fin de vie des
échanges avec Monseigneur
Latty, archevêque d’Avignon, et passa les derniers
moments
de son existence
confié aux soins d’une religieuse (sœur
Sainte-Adrienne, de la congrégation de
Saint-Roch) à laquelle il déclarait
qu’il aurait
passionnément voulu être l’un
des disciples du Christ. On peut évidemment objecter
à
ces derniers faits qu’il
s’agissait là d’une
régression sénile,
argument cher à ceux qui ont intérêt
à
ne pas voir que les derniers égarements d’un homme
confirment bien souvent (–
Monsieur C. prendrait un risque à n’en point
convenir
–) ce qu’il y eut de
plus constant dans ses comportements de l’âge
mûr. En
vertu d’un désir qui
m’échappe, et dont l’argument unique est
qu’il
n’y avait pas de croix sur sa
tombe (on est en 1915), M. Y.C., spécialiste des
cimetières, veut que
Fabre soit franc-maçon ou libre-penseur. Il faudra demander
aux
libres-penseurs
de l’Aveyron, pays natal de Fabre, qui ont accueilli mon
livre
comme le premier
document objectif sur une personnalité dont
l’engagement
religieux ne fait pour
eux aucun doute, s’ils le reconnaissent vraiment pour
l’un
des leurs.
Le
« coup de pied de
l’âne »
Le second
contresens de Monsieur C. – et il s’agit
dans ce cas, à la fois, d’une
erreur, d’un manque de subtilité et
d’une attitude éthiquement misérable
– est
de me caractériser, avec la jouissance trouble que procure
à certains une
petite délation majoritairement absoute, comme un
« philosophe
marxiste ». Qu’on me permette ici une
réflexion toute personnelle, puisque
c’est bien à moi que ce discours, lourd
d’intentions et de sous-entendus assez
grossièrement transparents, s’adresse.
Aujourd’hui, lorsque l’on veut nuire à
un individu dans une discussion scientifique ou philosophique, voire
dans une
carrière professionnelle, on laisse entendre, pour
s’en remettre ensuite à
l’efficacité de la rumeur, qu’il est
« marxiste ». Patrick Tort,
donc, philosophe marxiste. Première erreur : ceux
qui me définissent comme
« philosophe » sont les
journalistes et les gens de communication,
qui doivent en un seul terme donner un statut rapidement
repérable à la
personne qu’ils présentent. Ceux qui me
connaissent mieux savent que je me
définis, d’une façon critique par
rapport au statut même de la philosophie,
comme théoricien de la connaissance et analyste des
complexes discursifs. À ce
titre, j’intègre dans mon champ des instruments
méthodologiques et des contenus
de savoir appartenant à l’ensemble des sciences,
et notamment des sciences de
l’homme et de la société. Parmi ces
instruments et ces contenus, ceux que
j’emprunte, comme tout théoricien non dogmatique,
à la sociologie de Marx, à la
psychanalyse freudienne ou à l’anthropologie de
Darwin ne sont certainement pas
de l’ordre de la
« philosophie ».
Deuxième erreur de M. Y.C.
Deux erreurs en deux mots, avec en prime une petite malveillance. Mais
laissons. J’aurai pour ma part
l’élégance de ne rien
révéler des sympathies
idéologiques ou
« spirituelles » de celui qui
dénonce avec tant d’entrain
celles qu’il suppose chez les autres.
Fabre et le
transformisme
Il est très
révélateur que l’ensemble de ma
critique scientifique de Fabre n’ait suscité
chez mon indigné contradicteur aucun commentaire, ce qui me
porte évidemment à
conclure qu’il n’a pu faire qu’accepter
ses démonstrations. L’opposition
acharnée de Fabre au transformisme (malgré ce que
peut en dire à l’occasion
Monsieur Delange, que C. ne critique jamais par
écrit) est une évidence
de simple lecture. La falsification intentionnelle, par Fabre,
d’une lettre de
Darwin à Romanes dans laquelle ses travaux sont
cités est une chose démontrée
par comparaison avec l’original. La manipulation par Fabre de
l’anecdote de la
guêpe d’Erasmus Darwin (simplement nommé
« Darwin », ce qui favorise
la confusion) met en œuvre une savante stratégie
d’auto-disculpation après une
erreur qu’il a dû reconnaître. De tout
cela, rien ne filtre dans l’article de
C. Les maladresses conceptuelles de Fabre sur
l’instinct,
l’intelligence, la raison et le
« discernement », ainsi que ses
contradictions énormes sur la
parthénogénèse, qui se
décèlent en allant d’un
chapitre à l’autre des
Souvenirs
entomologiques, sont également passées
sous silence. Le plus amusant est que C. imagine que je donne
cours à
une vindicte personnelle en exhibant certaines des innombrables
contradictions
de Fabre, alors que tout lecteur intelligent comprend
instantanément que c’est
la
structure et l’
étiologie
de ces contradictions qui constituent
à mes yeux le seul objet digne d’un
véritable intérêt. Mais
l’heure n’est pas,
comme l’eût dit Fabre, aux
« hautes théories ».
Emporté par sa
ferveur de prosélyte, M. Y.C. perd toute mesure, me
reprochant de
n’étudier dans mon livre que
« les passages en rapport direct avec
Darwin ».
Le premier lecteur venu, même tenté de le croire,
pourra s’assurer du
contraire, et cette mauvaise foi donne la mesure du reste de la
critique.
Contrairement
à M. Y.C., j’ai longuement
étudié l’opposition à Darwin
en France, et la
connaissance que j’ai de celle-ci ne saurait en aucun cas
relativiser la portée
de ma critique de l’aveuglement de Fabre. D’abord
parce que Fabre s’oppose au
transformisme
sous toutes ses formes, et donc, par
nécessité, à celle
qui caractérisait en tout premier lieu ses principaux
contradicteurs : le
néo-lamarckisme – celui de Durand de Gros
(1826-1900), de Paul Bert
(1833-1886), de Jean-Louis de Lanessan (1843-1919), d’Edmond
Perrier
(1844-1921), d’Alfred Giard (1846-1908), de Gaston Bonnier
(1853-1922), d’Yves
Delage (1854-1920) de Félix Le Dantec (1869-1917), et de
bien d’autres. Ce
n’est pas l’étendard de Darwin que le
néo-lamarckien Étienne Rabaud, en 1924,
brandira contre Fabre. C’est seulement le principe
fondamental de la
transformation des organismes et des espèces sous
l’action des facteurs
environnementaux, de l’adaptation et de
l’hérédité, bref, la
théorie de la
descendance avec modification ou transformisme. C’est aussi
le principe de
non-intrusion des croyances spirituelles en matière de
recherche scientifique,
et l’on ne saurait à cet égard trouver
sa critique excessive. Mais que M.
C. apprenne ceci, lui qui fait ses premières armes
dans le domaine
complexe de l’histoire des sciences : certes,
presque tous les grands
naturalistes français de la dernière partie du
XIXe siècle sont lamarckiens.
Mais cela ne les empêche pas de devoir à Darwin la
crédibilisation même du
transformisme
en général
(sans Darwin, il n’y eût pas eu de
revalorisation récurrente de Lamarck, voir
là-dessus mon dernier livre,
La Seconde
Révolution darwinienne, Kimé, 2002), ni
de rendre hommage à Darwin contre
ses détracteurs fixistes, ni de se rallier ponctuellement
à lui lorsque la
théorie de la descendance est attaquée par une
pensée cléricale, ni, bien plus
profondément, de mettre en œuvre des dynamiques
interprétatives ou heuristiques
darwiniennes au plus intime de leurs analyses ou de leurs interventions
naturalistes. C’est par exemple Le Dantec, le plus lamarckien
des jeunes
biologistes français, exhibant en 1900, à propos
des infestations bactériennes,
les mécanismes
darwiniens qui sont
à l’œuvre dans les
phénomènes étudiés
par la microbiologie de Pasteur. En effet, suivant Le Dantec, Pasteur
lui-même
a enseigné à concevoir la maladie comme une
lutte
pour l’existence aboutissant dans tous les cas
à la survie des plus aptes.
C’est d’abord, bien
sûr, la lutte
entre l’organisme qui se défend et les microbes
qui l’attaquent. Si l’on
injecte à un mouton des bactéridies toutes
virulentes, le mouton meurt et les
bactéridies triomphent ; si au contraire on lui injecte des
bactéridies toutes
atténuées, le mouton guérit et les
bactéridies sont détruites. Ces deux cas
sont très simples et peu intéressants.
« Mais supposons »,
poursuit-il, « qu’au lieu
d’injecter à un mouton une culture pure de
bactéridies virulentes ou de bactéridies
atténuées, nous injections à ce mouton
une culture non surveillée, contenant un mélange
de bactéridies de virulences
variées. Les divers assaillants qui luttent avec
l’organisme du mouton ne
seront pas tous également armés pour la lutte ;
si tous sont de virulence trop
faible, ils disparaîtront tous et le mouton
guérira ; mais s’il y en a de
virulence suffisante parmi d’autres de virulence
atténuée, les seconds seront
détruits tandis que les premiers prospéreront et
tueront le mouton. Et quand le
mouton mourra, il contiendra une culture pure de bactéridies
virulentes ; de
sorte que la nature aura remédié d’un
seul coup à la variabilité
désordonnée
des bactéridies abandonnées à
elles-mêmes : la sélection naturelle
exercée
dans cette culture hétérogène par la
lutte avec l’organisme du mouton aura
déterminé la disparition des races inaptes au
profit des races virulentes
! » C’est également le
néo-lamarckien Alfred Giard, l’un
des plus
puissants naturalistes français et le premier
détenteur de la chaire
d’évolution des êtres
organisés créée à Paris en
1888, mettant en pratique le
mécanisme tout à fait
« darwinien » de la
castration
parasitaire –
implantation d’un parasite agissant sur la
capacité
reproductive de son hôte
pour maintenir sa population en deçà du seuil de
nuisance
pour les cultures
qu’il ravage – avec une intelligence totale des
mécanismes de compétition
interspécifique. C’est encore Paul Marchal,
engagé
dans des combats analogues
et usant de comparables stratégies. Ainsi donc,
contrairement
à ce que suggère
M. Y.C., les naturalistes français, ni logiquement ni
pratiquement, n’ont
entièrement repoussé le darwinisme à
l’époque de Fabre. Cela eût-il
été le
cas,
ils étaient très majoritairement transformistes,
ce qui
n’était pas le cas de
son héros.
Les leçons que
M. Y.C. pense pouvoir me donner sur Clémence Royer ne
méritent guère qu’il
y soit répondu, mon propos n’étant pas
de m’étendre sur un sujet sur lequel
j’ai déjà écrit ailleurs des
dizaines de pages. C. se scandalise du fait
qu’ayant rétabli la date exacte (1862) et la
référence exacte du texte de
Darwin où ce dernier emploie pour la première
fois à propos de Fabre
l’expression d’« inimitable
observateur », j’aie
négligé d’indiquer
que le public français a pu lire cette expression dans la 2
e
édition
(fin 1865 - 1866) de la traduction de
L’Origine
par Clémence Royer. Cela
résulte naturellement de tout ce que j’explique et
cela n’était tout simplement
pas mon propos. Il est plaisant que C. me reproche
d’« ignorer » ce
détail alors qu’il partageait probablement
lui-même
jusque-là, ne l’ayant jamais corrigée,
l’erreur de tous ses collègues
fabrianistes qui assignent invariablement à cette expression
la date de 1859 –
celle de la
première édition
de
L’Origine des espèces.
Comment la
gloire vint à Fabre
Parlons enfin
des « détails »
ignorés par Monsieur Y.C. J’ai
recherché –
démarche élémentaire pour qui a le
souci des causalités efficientes dans
l’univers des événements discursifs
– les sources de la passion qui porta vers
Fabre celui qui allait en peu de temps devenir son biographe
agréé, le docteur
Georges-Victor Legros. Ayant eu accès à ses
archives, j’ai pu apporter à la
connaissance de la dernière partie de la vie de Fabre des
documents qui sont
appelés (voir les annexes de mon livre) à
renouveler tout un pan des études
fabriennes. Après avoir effectué ce premier
travail grâce à l’obligeance et
à
l’amitié des deux personnes responsables de ces
archives, Mesdames Lucette Joulin
et Monique Fermé, j’ai organisé un
séjour de travail à Montrichard
(Loir-et-Cher) avec les conservatrices et Anne-Marie Slézec,
directrice de
l’Harmas. Ce séjour d’étude a
permis au Muséum de s’assurer la disposition
exclusive d’une énorme documentation, historique,
épistolaire et
iconographique, qui permettra non seulement d’enrichir
considérablement les
ressources de l’Harmas, mais de jeter un regard absolument
nouveau (et qui ne
plaira peut-être pas non plus à M. Y.C.) sur
ce que j’ai nommé à propos de
Fabre la « fabrique de la
gloire ».
Pour ne pas
perdre son latin
Un dernier
point, juste pour le plaisir. À la page 295 de mon livre,
j’indique que la
devise latine élaborée par Fabre,
«
De fimo ad excelsa »
(littéralement : [provenant] du fumier vers les
sommets ») est du
mauvais latin. Un réflexe de latiniste me fait
évidemment lui préférer
«
ab
infimo ad excelsa », qui a le
mérite de l’élégance et de
la correction
dans l’usage, même si le sens (et cette fois le
sens existe) s’en trouve modifié.
Monsieur C. défend, lui, la perfection de la formule.
Examinons donc ce
problème, certes mineur, mais qui tient à
cœur à mon fidèle critique, qui ne
peut manquer de voir dans l’image du fumier
l’évocation du bousier,
coléoptère
rouleur d’excréments pour lequel, à la
suite de Fabre, il montre un émouvant
attachement. Dans la deuxième édition de leur
classique
Syntaxe latine
(Paris, Klincksieck, 1953), Alfred Ernout et François
Thomas, en accord avec
les grands dictionnaires de la langue latine, indiquent que
« des
prépositions
ab,
de,
ex qui accompagnent l’ablatif (…),
ab
(« en s’éloignant
de ») désigne le mouvement qui part des
abords du
lieu ou de l’objet (…) ;
ex
(« hors de »)
caractérise le
mouvement qui part du lieu ou de l’objet lui-même
(…) ;
de
(« en partant de »)
s’applique au mouvement dirigé de
haut
en
bas (…). Mais souvent aussi il n’a pas de nuance
spéciale ; et, rendu plus
résistant par son initiale consonantique, il
empiétait sur
ab et sur
ex
dans la langue parlée. Seul de ces trois formes il a
survécu en roman ».
Autrement dit, dans la prose classique, le
ab est
absolument recommandé
pour exprimer un mouvement directionnel, et spécialement
s’il s’agit d’une
ascension. Dans le syntagme «
de fimo »,
on pourrait aussi
penser aux emplois de la préposition qui expriment la
matière dont une chose
est faite, ce que revendique également mon interlocuteur. En
effet, même si
dans cet emploi
ex est plus usuel, on trouve
cependant parfois
de
en poésie et dans la langue courante, par exemple dans
de
marmore
(« en marbre »). La
préposition
de peut enfin signifier
l’opération consistant à extraire une
partie d’un tout (ablatif partitif, dont
est dérivé, suivant les auteurs cités,
le sens figuré « au sujet
de »). Mais cela ne résout pas la
question de l’impossible corrélation
entre
de ainsi entendu et
ad
indiquant la direction. En latin, on
peut soit dire qu’un corps est constitué de telle
ou telle matière, soit dire
que l’on se rend d’un point à un autre.
Mais on ne peut jamais dire les deux en
même temps. Or la devise de Fabre exprime les points de
départ et d’arrivée
d’un mouvement, et elle le fait elliptiquement (absence de
verbe), suivant les
usages du genre et comme le permet aisément la langue
latine. C’est alors la
préposition
ab (ou
a,
forme élidée devant consonne) qui devrait
introduire l’indication du point
d’origine. Elle peut, particulièrement en
poésie, être remplacée par
de.
Mais la formule «
De fimo ad
excelsa » est obligatoirement
directionnelle, en raison du sens de
l’adjectif substantivé neutre pluriel
(«
excelsa »),
qui
implique un mouvement d’élévation.
L’expression en évoque bien d’autres,
poétiques ou proverbiales, dont le second groupe
prépositionnel est «
ad
astra », ou «
ad
aethera » (Virgile) ; la
paronomase
fimo / imo (ou
infimo)
suggère qu’il pourrait
s’agir là d’un écho de telles
formules, du type
ab imo ad astra.
Conclusion : l’usage de la préposition
de
dans ce contexte est
totalement incongru, ce sur quoi je m’engage en tant que
linguiste et ce qui
m’a été confirmé
après analyse par l’un de mes collaborateurs,
spécialiste de
langues anciennes, Aurélien Berra. Mais cela valait-il tant
d’explications à
l’heure où la volonté suicidaire de
défendre un dogme jusque dans le plus
infime
détail de sa littéralité semble
avoir quitté les théologiens
eux-mêmes ?
Un sacré scarabée
Le culte de
Fabre, initié par des thuriféraires, ne peut
être entretenu que par des
thuriféraires. Or il n’est plus question
aujourd’hui d’entretenir un culte,
mais d’inaugurer une rigueur critique, hors de laquelle
aucune culture
scientifique digne de ce nom ne pourra faire valoir ses droits. Fabre
lui-même,
à qui nul ne songe à contester un talent qui
demeure visible et lisible, a tout
à y gagner. Un micro-colloque consacré
à Fabre s’est tenu à Micropolis
(Saint-Léons),
à huis clos, ce qui a été fort peu
apprécié des habitants de la région.
L’invité vedette n’y était
pas, hélas, Monsieur Y.C., mais Monsieur
Rémy Chauvin, à qui la danse des abeilles a
révélé jadis les arcanes de la
parapsychologie. Mon livre y a été mis
à l’index, ce qui, semble-t-il, a eu
pour effet de donner à beaucoup l’envie de le
lire. Ce qui peut également
renforcer son succès, c’est que M. Y.C.
continue, comme il le fait depuis
sa parution, à harceler les journalistes qui en ont fait
l’éloge (tous,
curieusement, jusqu’à présent) pour les
convaincre que ce livre est satanique.
Ou qu’il revienne à la charge auprès de
mes éditeurs, avec l’obstination du
bousier, son insecte fétiche, pour les persuader de ne pas
le vendre alors qu’il
aborde sa deuxième édition. On en rit encore aux
éditions Vuibert, et cela y
constitue un dérivatif agréable au
sérieux du travail éditorial.
Patrick
TORT
Directeur
de l’Institut Charles Darwin International
Lauréat
de l’Académie des SciencesAvril
2003